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Haïti : budget, déficit budgétaire et production nationale

Haïti partage avec des pays au sort économique plus enviable que le sien, un trait caractéristique commun : une propension à la fièvre médiatique sur un sujet jusqu’à ce qu’un autre le jette dans l’oubli le plus profond. Le sujet évacué ne reparaitra plus malgré sa gravité et son importance stratégique. La rubrique Retour sur, concernant une déclaration incendiaire d’un officiel ou d’un dirigeant de l’opposition n’existe presque pas dans nos médias. Le grand débat public sur les grands dossiers de l’État et les résultats escomptés sur la vie des citoyens prennent le bord au profit d’émissions politiques alliant la propagande gouvernementale aux appels au déchoucage réitérés de l’opposition radicale, dite populaire, tout en faisant le black-out sur les activités de l’opposition républicaine, démocratique et institutionnelle, etc.

Pour une nation qui essaie péniblement, depuis plus de 30 ans, de se frayer un chemin vers l’instauration d’un État de droit, il est de la responsabilité de tous de s’écarter de ces facilités qui tentent de réhabiliter ce que, hier on a rejeté : l’accueil d’hommes forts de régimes honnis à l’aéroport par des foules en liesse, des prises de position tapageuses d’anciens barons en disgrâce, les anciens chefs d’OP sur qui pèsent des accusations de crime de sang et financier.…

Les médias doivent jouer leur rôle de conscience critique de la société et d’animateur du débat public; entretenir leurs audiences sur des grands dossiers de l’État, par exemple, le dernier budget national, qualifié par l’opposition radicale de budget criminel, qui a failli replonger le pays dans le chaos. La poussière étant retombée, les hauts cris et les imprécations se sont tus, nous nous permettons de revenir sur les lieux du crime pour tenter de comprendre ce qu’est un budget, d’où proviennent les revenus de l’État et à quelle instance il revient de le produire et l’appliquer. La présentation de ce budget nous a permis de constater deux points fondamentaux : depuis la chute de la dictature, en 1986, c’est la première fois qu’un budget national crée autant de remous dans l’opinion publique. C’est une bonne nouvelle; la population décide enfin de s’approprier une décision de l’État, le budget, qui aura un impact direct sur sa vie. Les gouvernements devront désormais composer avec les différents points de vue des groupes organisés de la société et de l’opposition républicaine et démocratique à l’occasion des prochains budgets.

Nous tenons à souligner que dans tout système démocratique, sauf les États-Unis, c’est le gouvernement qui produit le budget en tenant compte de la vision du parti vainqueur des élections et des promesses du candidat durant la campagne électorale. L’opposition n’a jamais voté un budget qui n’est pas le sien ou qui ne reflète pas sa vision ni ses priorités. Donc, ce n’est pas un crime d’État passible de déchoucage si les élus de l’opposition ne votent pas un budget. C’est le contraire qui serait étonnant.

Deuxième point :  les diverses positions exprimées font peu de cas de la substance même du budget d’un pays de plus de 12 millions d’habitants. Avec un budget légèrement supérieur à 2 milliards US, l’État se trouve dans l’indigence la plus totale, incapable de faire face à ses responsabilités envers la nation. La question que nous nous posons et que devrait se poser la classe politique (pouvoir et opposition) et la société dans son ensemble est celle-ci : comment un pays aussi peuplé, entre 12 à 15 millions d’habitants, en arrive-t-il à produire un budget si famélique? Pourquoi la petite Jamaïque voisine, avec une population de 3 millions d’habitants a-t-elle un budget de plus de 5 milliards? La comparaison avec la ville de Montréal, dont le budget 2017-2018 est de 5.4 milliards pour une population dépassant à peine le million d’âmes, nous plonge dans la plus profonde affliction. Cette recette ridicule ne peut servir à faire de nous un peuple digne et débout, alors que ce ne sont pas les ressources financières qui manquent. L’outrage de ces chiffres réside dans l’incapacité de l’État à mobiliser les ressources financières du pays.

L’État perd tous les ans des milliards de gourdes dans le trou sans fond qu’est devenue l’Électricité d’Haïti; le pays consacre des milliards pour financer une administration publique inefficace et inégalement répartie sur le territoire national. Ce désordre est le fruit d’opérations d’embauchage par les parlementaires qui comprennent mal leur fonction en remplissant la fonction publique de tout ce que leurs sections communales contiennent d’êtres vivants. La classe politique transforme l’État en une association de charité, où une part importante du budget est consacrée à des subventions de toutes sortes : par exemple, le choix de l’État de geler le prix de l’essence à la pompe ignorant les fluctuations du cours du brut sur le marché mondial; une décision qui ne favorise que les plus fortunés, la classe moyenne supérieure comprise; le choix de financer le transport et la cantine pour les ouvriers de la sous-traitance; alors que le gouvernement aurait dû forcer le patronat à ajuster les salaires en fonction du cout de la vie et des besoins primaires des employés; la gratuité du transport des écoliers, la bourse aux étudiants, les restaurants populaires, les Ti-maman chérie et les Ti papa doudou, dédommagements pour les victimes de marchés incendiés; les engrais, semences et instruments de travail pour les paysans des rizières du sud et de l’Artibonite; sans oublier les millions remis chaque année aux parlementaires pour le financement des bandes de rara et l’achat de poisson… Seul un pays communiste a des charges sociales plus lourdes que la république d’Haïti; alors qu’il n’y a pas grand investissement dans les infrastructures capables seules de favoriser les conditions de la relance de l’économie, la production nationale et la création de l’emploi.

Classe politique, syndicalistes, organisations populaires pressent l’État de subventionner tout et son contraire, plaçant l’irresponsabilité de l’Haïtien à un niveau jamais atteint, sans pour autant nous dire la provenance de l’argent. L’argent devrait pourtant provenir du pouvoir dont dispose l’État d’extraire de la société les ressources dont il a besoin pour renforcer ses appareils répressif et administratif et créer des infrastructures nécessaires au développement économique et social du pays. Mais le manque de courage des décideurs, leur politique de retour du balancier à ceux qui ont financé leur campagne, la mauvaise gestion, la corruption, ont fait perdre plusieurs milliards de gourdes au Trésor public; alors que ceux qui peuvent et doivent payer font tout pour se soustraire à leurs obligations fiscales. Le Sénateur Youri Latortue déclarait récemment que la contrebande, la fraude et les franchises douanières accordées aux ONG, aux diplomates et aux grands commerçants coutent plus de 50 milliards de gourdes à l’État. Il nous faut ajouter les milliards qui lui filent entre les doigts en raison de la défaillance du régime fiscal haïtien, le plus inefficace du continent américain.

Comme si cela ne suffisait pas, nous avons vu des politiciens et avocats – qui paradoxalement se disent de gauche- prendre la tête des manifestations pour défendre l’évasion et l’évitement fiscaux; ils réclament du gouvernement de juteux dédommagements pour des gros marchands victimes d’incendie de marchés, lesquels n’ont pas payé un centime au fisc. Les mêmes qui se plaignent de déficit budgétaire sont les premiers à blâmer le pouvoir quand celui-ci prend la moindre décision pour élargir l’assiette fiscale. Comment peut-on laisser se développer cette lucrative activité commerciale sans surveillance, sans assurance, patente et quittance? Comment peut-on continuer à refuser de formaliser l’informel? Une restitution ne peut et ne doit être qu’à hauteur de ses contributions à l’effort national. Autrement, c’est un bar ouvert où n’entre pas qui veut, s’attendant, après avoir produit ses doléances, à être rétribué sans participation à l’œuvre collective.

Nous ne sommes pas contre le volet social du gouvernement; mieux, nous pensons que l’État se doit d’assurer à tous les enfants de la république, du moins ceux qui en ont le plus besoin, un plat chaud quotidien, contenant des produits frais en provenance des régions agricoles où les écoles sont implantées et un verre de lait.

La loi de programmation des dépenses publiques établies selon une vision du bien public doit profiter à tous, y compris les vrais entrepreneurs, qui doivent bénéficier d’incitatifs fiscaux pour les encourager à innover, à moderniser l’outil de production, à prendre des risques et à créer plus d’emplois. Dans tout pays organisé l’incitatif fiscal n’a pas pour objectif de favoriser un ami personnel mais plutôt de mettre à la disposition de l’entrepreneur des facilités qui lui permet d’investir davantage en vue de faire baisser le chômage. On ne peut circonscrire le financement de l’économie nationale uniquement au périmètre fiscal, car les autres opportunités sont encore à mettre à contribution. Par exemple une meilleure gestion des fonds de pension de l’ONA, sur le modèle de la Caisse de dépôt au Québec, la mise à la disposition de la diaspora et des banques privées des bonds du trésor public… Évitons les vieux réflexes de la réinvention de la roue et sortons du piège de la procrastination et de l’immobilisme pour privilégier une vraie relance de l’économie nationale.

Une des batailles de l’avenir se fait autour de l’intelligence artificielle avec toute la panoplie d’innovations agglutinées autour de cette nouvelle réalité : route et ville intelligentes, la voiture autonome, etc. Ce n’est pas à une société secrète d’y penser mais à un gouvernement de prendre le leadership et mettre ce pays dans les conditions de ne pas rater comme précédemment les phases de la révolution du numérique. L’université et les écoles techniques doivent se mettre à former la relève, produire ces Haïtiens capables de faire fonctionner le pays et défendre les intérêts supérieurs de l’État et non de joyeux nègres du Mississipi, prompts à exécuter sur un clignement de l’œil les quatre volontés de l’étranger.

Il est aussi de la responsabilité des dirigeants de proposer à la nation des choix budgétaires clairs et des avenues à prendre pour financer les programmes sociaux et les infrastructures. Aujourd’hui, plus qu’hier, les décideurs haïtiens se doivent d’être plus imaginatifs, plus créatifs, afin de pouvoir mener la concertation entre les différents acteurs non démagogiques de la société pour établi une fiscalité responsable et des dépenses publiques opportunes. Ce n’est pas en discourant sur la maitrise du déficit budgétaire et l’assistance palliative que l’on parviendra à l’émergence de la nouvelle école de la République d’où les jeunes ne sortiront pas en « échec lourd » mais potentiellement créatifs et inventifs pour se construire un avenir moins cauchemardesque.

GAZETTE-INFO

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